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Thierry Pouch : « La taxation du blé russe va renforcer le prix mondial »

Thierry Pouch, économiste pour les chambres d’agriculture (APCA), livre son sentiment sur les mesures de taxation des exportations de céréales par la Russie.

Thierry Pouch

La Russie, qui fait face à une forte dépréciation de sa monnaie depuis plusieurs mois, a annoncé des mesures de taxation de ses exportations de céréales à partir du 1er février. Pour Thierry Pouch, économiste pour les chambres d’agriculture (APCA), cette mesure de taxation va renforcer le prix du blé sur le marché mondial. Pour la Russie elle-même, la crise monétaire risque de devenir une crise économique.

 

Comment expliquez-vous la récente dépréciation du rouble, qui est passé de 34 roubles pour 1$ en juillet, à 73 roubles, ces dernières semaines ?

Le rouble a perdu 60% de sa valeur depuis le début de l’année, et 20% sur quelques jours en décembre. C’est énorme. Il faut d’abord relier cette dépréciation au conflit ukrainien. Les Etats-Unis et l’Europe ont imposé des mesures de rétorsion à la Russie, en coupant à Moscou l’accès au marché des capitaux. En réaction, la Russie a imposé un embargo sur certains produits agricoles et alimentaires qui a entrainé une poussée inflationniste dans le pays. Les capitaux qui n’apprécient pas l’inflation ont commencé à sortir de Russie. L’inflation est en effet porteuse d’un risque de dévalorisation des capitaux investis dans un pays. Enfin, l’effondrement du pétrole (de 100 à moins de 60$ le baril), ces dernières semaines, a entraîné une baisse des recettes. Tout cela risque d’entraîner, selon les prévisions actuellement en vigueur, une récession de 4 à 5% en 2015 de l’économie russe. Aujourd’hui les capitaux sortent très rapidement du pays, et entraînent une chute du rouble. Si vous ajoutez, à cela, les ménages qui échangent leurs roubles en dollars, cela explique la gravité de la situation. La Russie risque de s’installer dans un cercle vicieux, car le départ des capitaux sape les conditions de financement de l’investissement, et la crise monétaire peut ainsi devenir économique.

 

La Russie est l’un des principaux producteurs mondiaux de céréales. Quelles peuvent être les conséquences de la chute du rouble sur le marché des céréales, et in fine pour les agriculteurs français ? Comment comprendre la taxation des exportations des céréales annoncée par Moscou cette semaine ?

L’effondrement du rouble fait s’envoler le dollar en Russie, incitant les exportateurs à exporter en dollars, espérant ainsi récupérer des prix plus élevés. En réaction la Russie veut restreindre ses exportations de céréales pour moins dépendre du prix mondial et garantir la sécurité alimentaire du pays. Un dollar élevé, incitant les producteurs russes de blé à exporter davantage, peut être en effet à l’origine d’une diminution des disponibilités sur le marché intérieur, exposant le pays à un prix d’achat plus élevé sur le marché mondial. Le problème, c’est que la Russie est l’un des principaux exportateurs de céréales, le sixième en blé. Ces mesures de taxation vont renforcer le prix du blé sur le marché mondial. C’est d’ailleurs ce que l’on observe depuis quelques semaines, alors que l’on s’attendait à une fin d’année baissière sur le blé.

 

Quelles peuvent être les répercussions sur d’autres produits ? La Russie est un gros importateur de viande porcine et de fruits et légumes.

Les Français ne sont pas les plus exposés en Europe à l’économie russe. Le fait que l’euro s’apprécie face au rouble va peut-être pénaliser les produits non concernés par l’embargo, comme les vins et les boissons, ou les bovins vifs qui ont été l’objet d’un assouplissement ces dernières semai-nes. Sur d’autres produits comme les fruits et légumes, l’embargo avait été anticipé par les Russes, qui avaient conclu des accords avec d’autres pays comme le Brésil, l’Equateur, le Maroc ou la Turquie. L’embargo sanitaire sur la viande de porc demeure depuis janvier 2014 une entrave pour les producteurs français en matière d’accès au marché russe.

 

Peut-il y avoir d’autres répercussions ?

Le fait que le rouble s’effondre risque d’avoir un effet domino sur les autres pays émergents. Ils sont non seulement touchés par des problèmes internes (moins de croissance, moins d’investissements…), mais aussi par la politique de la Banque centrale américaine, dont l’annonce de l’arrêt d’une politique monétaire accommodante et de la hausse prochaine du taux d’intérêt ont eu et auront pour effet de rapatrier les capitaux aux Etats-Unis. La chute du rouble risque donc d’amplifier la chute des devises de ces pays. On peut faire aujourd’hui le parallèle avec «l’effet Tequila», en 1994. La crise monétaire mexicaine s’était étendue à d’autres pays émergents d’Amérique du Sud.

 

Comment la situation peut- elle évoluer en 2015 ?

La Russie a les moyens de freiner cette chute. Le relèvement des taux d’intérêt qu’elle a opéré, il y a quelques jours, n’a pas eu d’effet significatif pour l’instant, malgré son ampleur (de 11,5 à 17%). Les Russes ont aussi à leur disposition l’arme du contrôle de sortie des capitaux. Ils peuvent vérifier que les capitaux sortants ne sont pas impliqués dans un investissement productif, auquel cas ils l’empêchent de sortir. La Russie a aussi d’importantes réserves de change, qu’elle peut utiliser pour racheter du rouble sur le marché des devises contre du dollar et faire ainsi remonter sa valeur. Les réserves de change de la chine, de l’inde, de la Russie et du Brésil cumulées représentent plus de 8 000 milliards de dollars. Une coordination des Banques centrales de ces pays pour sauver le rouble est possible, ils y ont intérêt et il existe des précédents dans les économies industrialisées. Cette crise russe montre que l’économie ne peut pas être dissociée de la politique. L’économie ne fonctionne pas en vase clos.

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