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Travail en agriculture
« Le péril d’une agriculture sans agriculteurs existe »

Parce que l’agriculture, c’est avant tout des actifs agricoles et pas seulement des produits, un mouvement de recherche international s’est emparé récemment des questions du travail en agriculture. Explications avec Benoît Dedieu, directeur de recherche à l’Inrae.

Les travaux de recherche sur l’emploi des Hommes en agriculture est assez récente. En quoi était-il essentiel d’aborder ces questions à l’échelle internationale à travers l’association « Work in Agriculture » ?

Benoît Dedieu : Jusqu’il y a peu, on abordait les questions de mécanisation, de recherche agronomique, de structures d’exploitations, de filières…, en occultant d’une certaine manière la notion de travail avec toutes les ramifications qui la compose. En effet, aujourd’hui, point de recherche sans s’intéresser au travail des hommes et des femmes qui font l’agriculture, secteur qui représente un quart de l’emploi total dans le monde, soit 1,3 milliard de personnes. En 2016, nous avons créé une association internationale et organisé un premier symposium. La FAO, le fonds de développement international agricole, et de nombreux organismes de développement y sont désormais associés. Cette année, fort du noyau dur de travail sur l’élevage à travers le RMT (Réseau mixte technologique) bâti en Auvergne, le symposium s’est déroulé depuis Clermont-Ferrand.

Les sujets d’intérêt autour du travail divergent-ils selon que l’on se trouve au Nord ou au Sud de la planète ?

B.D : D’abord, nous avons un bénéfice à ne pas cloisonner nos regards sur le travail même si les problématiques sont différentes au Nord et au Sud. Dans les faits, la question de l’engagement dans l’activité agricole est partagée. Alors effectivement, cette problématique n’intervient pas pour les mêmes raisons, au Nord, nous appelons cela défaut d’attractivité des métiers jugés comme contraignants et moins rémunérateurs, au Sud, exode rural. Au Sud, les projections sont très alarmistes. En Asie du Sud-Est et en Afrique subsaharienne, du fait de la démographie, les jeunes partent pour les villes. Il y a une véritable tension sur le maintien de la production agricole. Dans d’autres pays d’Afrique, la question de démographie est prégnante avec des jeunes de 20 à 30 ans très nombreux qui ont très peu de possibilités d’emplois en dehors du secteur agricole et rurale. Faute d’espoir, ces jeunes partent, dans les pays voisins et vers le Nord pour un cinquième d’entre eux.

Retrouve-t-on cette problématique d’attractivité des métiers en Amérique du Sud ?

B.D. : Globalement en Amérique du sud, les conditions socio-économiques en milieu rural sont plus dures qu’en ville, avec accès aux services plus compliqué. Tout comme au Nord, les revenus agricoles inférieurs à ceux générés par des emplois dans les services et les industries, dissuadent bon nombre de jeunes. Les conditions de travail plus physiques et intensives finissent parfois de rebuter les plus téméraires, car beaucoup d’exploitations manquent encore de mécanisation.

La pandémie semble avoir remis en lumière le défi de la souveraineté alimentaire à l’échelle planétaire. Face à cet enjeu stratégique, quelle place pour les agriculteurs, les salariés agricoles… ?

B.D. : La souveraineté alimentaire est abondamment abordée, en revanche, la façon dont elle s’appuierait sur des femmes et des hommes qui travaillent l’est moins. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les pays du nord ont choisi de développer l’agriculture par l’agrandissement et la mécanisation. Si bien qu’aujourd’hui, en France, le secteur agricole ne représente plus que 3% de la population active, quand c’est encore 70% en Ouganda ou au Kenya. Le Nord a clairement trouvé une substitution du capital au travail, si bien que certains chercheurs alertent sur le péril d’une agriculture sans agriculteurs, alimentée par des fonds d’investissements, des financiers…C’est un scénario un peu extrême, car nous pourrons difficilement aller vers une agriculture 100% industrielle, mais cette agriculture de firme est une tendance à ne pas occulter. Au Brésil, ce modèle est déjà une réalité avec des fonds de pensions qui financent l’intensification des productions de soja, les feed-lots de bétails tournés vers l’exportation…au prix d’une déforestation galopante.

Les Etats ont donc un rôle central pour peser sur l’évolution des modèles…

B.D. : Nous pouvons imaginer une coexistence entre plusieurs modèles. Des innovations peuvent être source de résilience. Mais tant que nous n’offrirons pas aux agriculteurs un modèle économique viable avec des prix équitables, il restera compliqué de répondre aux multiples enjeux. Rien qu’à l’échelle de la France, force est de constater que la loi Egalim n’est pas au rendez-vous de la rémunération des agriculteurs. En réduisant les intermédiaires, certains modèles d’agriculture familiale trouvent des pistes intéressantes autour des circuits courts. La catastrophe c’est lorsque ces exploitations familiales sont en concurrence. L’agriculture du milieu est clairement en danger.

N’y a-t-il pas un nouveau modèle à imaginer aux frontières de l’humain, de l’économie et de l’environnement ?

B.D. : Les modèles influent sur les façons de travailler. L’agroécologie constitue ainsi une rupture dans les systèmes, dans les capacités d’observation… Comme tout changement, celui-ci peut faire peur, mais s’il va de pair avec une réflexion sur les circuits commerciaux, l’équilibre charges-produits et est accompagné par les pouvoirs publics, cela peut faire toute la différence. Les externalités positives des agriculteurs sont à prendre en compte. Une rupture aussi importante implique la mobilisation de tous, tandis qu’elle interroge le contenu des enseignements. C’est un vrai challenge collectif.

En vingt ans comment avez-vous vu évoluer les préoccupations autour du travail en agriculture ?

B.D. : Au début des années 2000, l’agriculteur était considéré comme un super organisateur sur la ferme. Nous mettions l’accent sur le rôle de l’entraide, des ETA, du salariat, des formes sociétaires, du choix de conduite…Depuis, d’autres sujets ont émergé, autour encore une fois de l’attractivité des métiers. Par ailleurs, nous avons découvert des formes d’invisibilité du travail, avec les salariés temporaires, des migrants, qui sont désormais considérés de manière plus explicite que par le passé.

Inviter les agriculteurs à s’interroger sur le sens de leur travail, c’est assez nouveau aussi ?

B.D. : Construire un système d’exploitation sans penser ce qu’il procure de satisfaction c’est en effet assez inédit. Le fossé qui s’est creusé entre monde urbain et monde rural favorise cette réflexion, au même titre qu’elle peut brouiller les repères. Agricultrices et agriculteurs ont besoin d’une reconnaissance économique mais aussi sociale. Un des enjeux pour le développement, est de proposer les bons outils aux agriculteurs, pour leur faire parler du travail. Avant c’était le labeur paysan sans distinction entre vie privée et professionnelle. Cela n’est plus possible aujourd’hui d’où la nécessité de s’accorder des moments de réflexions, de se faire accompagner…pour faire le point. Il y a des moments clés lors de l’installation, et autour de 40 ans qui correspond à la fin d’un premier cycle d’investissement. Les réflexions naissent alors autour de l’amélioration des conditions de travail. La réflexion technico-économique est importante mais la notion de travail est essentielle, un point qui est encore trop souvent écarté de l’enseignement agricole au Nord comme au sud. L’agriculture c’est des actifs agricoles, ce n’est pas seulement des produits. Et ces gens ont aussi des attentes, et ont besoin qu’on leur donne des clés pour réfléchir.

 

 

 

 

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