L'Auvergne Agricole 03 juillet 2019 à 14h00 | Par Propos recueillis par Patricia Olivieri

Un « suicide » vécu comme une déclaration de guerre

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Bruno Dufayet : « On demande solennellement au chef de l’État d’être en cohérence avec sa politique et ses engagements ».
Bruno Dufayet : « On demande solennellement au chef de l’État d’être en cohérence avec sa politique et ses engagements ». - © SC

L’information est passée quasiment inaperçue le week-end dernier dans une France suffoquant sous la canicule et déconfite par la défaite de ses Bleues. Pourtant, l’accord signé vendredi soir entre l’Union européenne et les quatre pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay et Paraguay) au terme de deux décennies de négociations, pourrait bien sceller à très court terme le déclin de tout un pan de l’agriculture tricolore et de son élevage en particulier. Après le Ceta (accord de libre-échange avec le Canada), en cours de ratification, c’est un coup potentiellement fatal à cet élevage bovin vertueux de type familial que vient de porter Bruxelles. Un “suicide” vécu comme une déclaration de guerre par la profession agricole qui depuis ne décolère pas, en appelant au président Macron et aux députés européens fraîchement élus pour rejeter cet accord.

L’annonce de cet accord a pris tout le monde de cours...

Malheureusement, ce n’est pas une surprise pour nous. On a bien vu ces derniers temps une accélération de la procédure. Et nos pires craintes ont été confirmées avec ce quota de 99 000 tonnes accordées alors qu’officiellement, la négociation ne portait que sur 70 000 tonnes voire moins.

Concrètement, qu’est-ce qui a été acté ?

La possibilité donnée aux pays du Mercosur d’exporter ces 99 000 tonnes de viande bovine sur le territoire européen à des droits de douane ultra réduits (7,5 %). Si pour l’heure, on ne sait pas sur quels morceaux cela portera, une chose est sûre : ces pays d’Amérique du Sud vont d’abord aller chercher le marché des aloyaux, le plus rémunérateur. Ils vont ainsi venir nous concurrencer sur le segment des pièces à griller qui, pour toute l’UE, représente 400 000 t.

Vous parlez de conséquences délétères pour l’élevage tricolore...

Nous avions demandé une étude d’impact de ces projets d’accord de libre-échange à l’Institut de l’élevage : leur cumul (en intégrant le Ceta) pourrait entraîner une baisse du prix payé aux éleveurs de près de 10 % sur le marché européen. Ce qui conduirait à la disparition de 30 000 élevages français - sur les 85 000 élevages de vaches allaitantes déjà fortement fragilisés et qui peinent à dégager un revenu - et de 50 000 emplois dans la filière. Ce que nous dénonçons fondamentalement, c’est une fois de plus l’incohérence politique la plus totale ! D’un côté, Bruxelles prétend conforter et accompagner le verdissement de l’agriculture au travers de la future Pac et dans le même temps, la Commission signe un accord de libre échange qui va permettre à des viandes d’importation, dont les conditions de production sont diamétralement opposées aux nôtres, d’entrer sur notre marché.

Quelles zones, quels marchés seront les plus impactés ?

Aucun département ni marché ne sera épargné si cet accord s’applique. La baisse du prix du JB va se répercuter sur tout l’amont et déstabiliser l’ensemble du marché européen, y compris le marché italien et par ricochet le prix des broutards. C’est toute la filière française qui va prendre de plein fouet cette folie européenne de signer des accords de libre échange les uns après les autres...

Vous avez le sentiment d’avoir une nouvelle fois servi de monnaie d’échange dans ces tractations ?

Clairement oui ! Nous ne cessons de réclamer l’exclusion de l’agriculture de ce type d’accords sans être entendus ! Visiblement Bruxelles a fait ses comptes et considéré qu’en sacrifiant son élevage bovin, l’UE s’y retrouverait économiquement...

«Moi ministre, lui président, un tel accord ne se signera jamais», déclarait en substance Didier Guillaume, ministre français de l’Agriculture... La France semble bien esseulée.

Pour être applicable, l’accord avec le Mercosur doit être ratifié par les chefs d’État et le Parlement européen. On ne voit pas comment Emmanuel Macron, qui a porté les États généraux de l’alimentation et défend ardemment les accords de Paris sur le climat, pourrait signer un tel accord ! Devant le Sénat, Didier Guillaume a effectivement affirmé que ni le Président ni lui ne signerait un accord ne respectant pas nos standards environnementaux, sanitaires et alimentaires. Sachant que l’article 44 de la loi Egalim interdit toute commercialisation de produits non conformes aux normes européennes.

Depuis le 16 mai, pas une virgule du texte n’a changé. On demande donc solennellement au chef de l’État d’être en cohérence avec sa politique et ses engagements. Et aux députés européens de porter la voix de l’agriculture française et de son élevage bovin viande.

Le gouvernement français a déjà fait valoir des garde-fous, sortes de garanties potentielles pour éviter une concurrence déloyale. Qu’en pensez-vous ?

C’est impossible ! L’accord a été signé : soit il est ratifié en l’état soit il est rejeté. Mais en aucun cas, on ne pourra garantir le respect des normes européennes sur ces viandes importation qui dérogent à toutes nos réglementations : aucune identification individuelle des animaux dont aucune traçabilité, bovins traités aux antibiotiques comme activateurs de croissance,... Quant au climat, aucune mention de la déforestation liée à cet élevage sud-américain. De toute façon, on ne pourra pas mettre de barrière ni de quelconque “ligne rouge” à ces produits sans que cela soit considéré comme une entrave au commerce international et au libre-échange. C’est une illusion et un mensonge.

 

 

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Tony (19) | 22 juillet 2019 à 21:53:46

Comme agriculteur et engraisseur de viandes au Brésil, je comprends parfaitement bien le problème de mes frères agriculteurs français et européens. à mon avis, j'ai des conditions beaucoup plus favorables qu'eux, et une compétition pas contrôlée entre nous sera tout à fait inégale (à faveur des brésiliens). Voyons: 1. Le Brésil cultive la misére pour que les patrons (dans mon cas, "nous, les patrons") puissent payer un salaire minimum de 200 euros par mois; 2. La législation environnementale brésilienne peut etre plus dure que la française, mais elle est moins enforcé; 3. Les impots sur héritage en France peuvent etre de 3 à 10 fois plus élévés qu'au Brésil (c'est plus facile de rester avec une large ferme à travers les générations); 4. Récolte d'hiver. Ce n'est pas à rien qu'un agriculteur français se suicide chaque deux jours. Avec un accord éxécuté n'importe comment, on risque doubler cette chifre. Je ne payerais pas ce prix là pour gagner quelques sous de plus.

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