L'Auvergne Agricole 06 novembre 2019 à 11h00 | Par Propos recueillis par M.Comte

« Dans le ciel, c’est un combat de titans »

Emmanuel Buisson, Docteur en physique de l’atmosphère et directeur technique à Weather Measures revient sur les 14 mois de sécheresse.

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Emmanuel Buisson, Docteur en physique de l’atmosphère revient sur l’année météorologique 2018-2019.
Emmanuel Buisson, Docteur en physique de l’atmosphère revient sur l’année météorologique 2018-2019. - © M.C.

Le département a connu ces 14 derniers mois, une succession d’évènements climatiques encore jamais observés. Des aléas qui ont eu la brillante initiative de tomber sur les cultures au pire moment de leur développement. Sécheresse pendant les semis, gelées tardives à la levée, canicule pendant la floraison… Cette combinaison a occasionné les conséquences que l’on connait et à chaque fois la même rengaine : la faute au changement climatique. Oui le climat change et la météo s’emballe mais concrètement que s’est-il réellement passé ?

Emmanuel Buisson revient sur ces 14 mois de météorologie inédite.

 

Nous vivons une sécheresse d’une ampleur considérable, certains agriculteurs disent même qu’elle est pire que 1976 voire que 1947. Est-ce réellement le cas ?

Les bilans trimestriels de Météo France sur juin-juillet-août nous permettent de comparer les sécheresses. L’été 2019 est le troisième plus chaud en France depuis le début des relevés météo. L’été 2003 reste, en termes de températures, le plus sévère, le plus intense et le plus long avec plus de 15 jours de grosses chaleurs. En 2018, la saison a également été très sévère et très longue mais d’une moindre intensité. Lorsque l’on regarde 1947, la sévérité de la canicule est équivalente à 2018 ainsi que son intensité. En revanche, l’évènement a été plus court. L’été 2019, et notamment les mois de juin et juillet, ont une sévérité égale à celle de 1976, une intensité comparable à 2003 et une durée équivalente à 1947 et 1976.

 

Donc l’été 2019 a réussi l’exploit de réunir l’équivalent de trois saisons extrêmes, de trois années différentes ?

D’un point de vue des températures en quelque sorte, oui. Maintenant, si l’on observe les comportements pluviométriques sur la moyenne 1959-2019, très clairement 2003 a été l’année la plus déficitaire avec -30% de pluies. Les deux années qui nous intéressent, 2018 et 2019, ont respectivement un déficit de -10% et -20% par rapport à cette normale.

Nous avons donc deux années sèches successives qui combinées à une année très chaude, provoquent un déficit pluviométrique global, sur certains secteurs, de plus de 75% par rapport à la normale annuelle. Dans le Sancy, il y a un cumul de pluies depuis le mois de janvier de 800 mm au lieu de 1 800-2 000 mm et en Limagne, à Clermont-Ferrand, c’est encore pire avec moins de 280 mm contre 600 mm ! Mais 2019 est-elle pire que 1976 ? Pas sûr, parce que cette année-là le déficit pluviométrique par rapport à la moyenne 1959-2019, était de 30% et celui de 1975 de -10%. Là aussi les conditions étaient très sèches et ont marqué les esprits.

 

Peut-on se limiter à dire que cette sécheresse 2018-2019 est l’effet du changement climatique ?

Nos observations sont issues de causes multiples. Quand on parle de changement climatique, nous ne parlons pas de météo mais de climatologie c’est-à-dire de décennies ou plutôt de siècles. Nous essayons d’anticiper des tendances à l’horizon 2050 voire même 2100. Alors sommes-nous face aux prémices d’un changement ? Ou peut-être dans un cycle d’années chaudes ? Nous n’avons pas assez de recul pour affirmer quoi que ce soit. Ce qui est certain, c’est que l’élévation des températures moyennes provoque un effet de serre qui engendre à son tour des oscillations de températures importantes. En réalité, les évènements deviennent extrêmes et difficiles à prévoir. Il faut bien comprendre que le climat est une «grosse soupe» dans laquelle la physique et la chimie se mélangent. Pouvez-vous me dire combien pèse un nuage ? Non, et moi non plus, parce que cela représente des millions de tonnes. L’énergie contenue à l’intérieur équivaut à une bombe nucléaire ! C’est un combat de titans qui se joue dans le ciel ; nous ne sommes rien face à lui. Tout est en perpétuel mouvement et cherche son équilibre. Nous ne sommes pas à l’abri d’évènements exceptionnels.

 

La sécheresse que nous traversons en est-elle un ?

La Limagne est une zone coincée entre deux barrières naturelles que sont les monts Dômes et le Forez et qui crée un couloir. Un anticyclone venant du Sud de la France, comme c’est toujours le cas, s’est bloqué dans cette zone. Cette situation anticyclonique était si puissante qu’elle a repoussé et même désagrégé toutes les dépressions venant de l’Atlantique donc de l’Ouest. Les orages n’avaient aucune chance de venir jusqu’à nous. La probabilité qu’une telle situation anticyclonique bloque sur une zone aussi restreinte est infime. C’est arrivé parce que tous les facteurs favorables à cet évènement étaient réunis : une succession de situations anticycloniques défavorables et un caractère local.

 

Avez-vous une tendance à nous donner pour cet hiver ?

À cette période, nous avons habituellement plusieurs tendances hivernales qui se dessinent et qui nous permettent de nous projeter. Or aujourd’hui, nous avons deux tendances complètement opposées. Nous irons soit vers un hiver doux soit très, très froid. Vous pouvez sourire et croire que je dis ça pour ne pas prendre de risque mais c’est la réalité à laquelle nous sommes confrontés. Nous voyons des choses se mettre en place, tout doucement, mais le point de non-retour n’est pas encore en vue. Cet effet de serre provoqué par l’élévation des températures engendre des fluctuations atmosphériques très difficiles à prévoir.

 

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